Condamné au fauteuil roulant, Jacques Gauthier traverse le Canada à pied

Par Alain Bouchard
Le Soleil, Québec, le mardi 19 octobre 1999

D’autres l’ont fait avant lui. Par exemple, Terry Fox sur une seule jambe, puis Phil Latulippe à 80 ans, c’est à dire 20 de plus que lui. Mais la traversée du Canada à pied de Jacques Gauthier mérite quelques minutes d’attention.

L’homme était condamné au fauteuil roulant. Il a passé six mois alité 20 heures par jour, à un certain moment. Non seulement les médecins l’avaient condamné à l’inactivité à vie, mais ils lui avaient même interdit formellement tout exercice physique. Dix ans plus tard, il aura marché 6500 km en neuf mois, de Vancouver à Halifax, la soixantaine bien sonnée.

Jacques Gauthier s’est arrêté à Charlesbourg, hier, avec sa femme, Dorothée Lavoie, et la caravane motorisée qui leur sert désormais de maison. Il est venu parler de son « cas » à un groupe de personnes handicapées, avant d’attaquer les 1000 derniers km de son périple canadien.

À partir de 1981, ses muscles fondent, ses membres s’engourdissent, ses os s’atrophient. Les neurologues lui répètent tous la même chose à la queue leu leu : on ne peut rien faire d’autre que de prescrire de la cortisone pour le restant de tes jours. Et ne bouge surtout pas! C’est dangereux.

Il a prié le Bon Dieu. Il a vu tous les guérisseurs imaginables et inimaginables. Cul-de-sac total. Sauf de se faire éventuellement dire, par son médecin, qu’il devra commencer à prendre un deuxième médicament pour contrer les effets secondaires du premier, la cortisone.

Il a vite compris ce qui s’en venait. Après un deuxième ce sera un troisième. Puis un quatrième. Un joyeux drille du Nouveau-Brunswick lui parle des bienfaits du « stretching »; en français, des étirements musculaires. Il se dit : de toute façon, c’est le fauteuil roulant qui m’attend, je n’ai rien à perdre.

Il coupe les pilules et s’en va trouver le « moineau » du Nouveau-Brunswick.

Au premier exercice, il s’évanouit, tellement c’est douloureux pour lui. « L’enfer!  » s’exclame-t-il encore aujourd’hui. Il persévère néanmoins. Et gagne son pari. Sa femme lui emprunte même sa méthode pour guérir de très vieux maux de dos qu’elle croyait devoir endurer à tout jamais.

L’homme ne peut désormais plus se passer d’exercices. « C’est la même nécessité que manger, dit-il. L’étirement est anti-inflammatoire, explique Gauthier. Voilà l’explication de ma guérison. »

Il avait fait une promesse au Ciel : je traverse le Canada à pied si je guéris. Tant et si bien que les Lavoie-Gauthier, de St-Alexis-des-Monts, en Mauricie, sont devenus les Lavoie-Gauthier de partout au Canada. Ils ont vendu leur bungalow en même temps que tous leurs autres biens, pour s’installer dans un chez-soi roulant, dont Dorothée Lavoie prend le volant, quand Jacques Gauthier marche le Canada comme maintenant, ou le Québec comme il l’avait d’abord fait, en 1997.

« Je ne ramasse pas d’argent, dans cette traversée, dit le sexagénaire. Je ne veux pas changer le monde non plus. J’essaye juste de partager un peu la foi qui m’a servi. Chacun peut réussir son propre miracle. Le meilleur médecin au monde est à l’intérieur de chacun de nous. »